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SUJET : Céline Lepage

Céline Lepage il y a 3 mois 3 jours #32874

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La peur enfantine, comme demandé

Chez les Lepage, on va à l'église le dimanche, comme on l'a toujours fait depuis des générations. Non que mes parents soient particulièrement croyants, mais le respect des traditions est fermement ancré dans le sang de mon père. Ce n'est ni une excentricité ni un attachement romantique au passé, c'est un mécanisme de survie. Dans ce pays de culs bénis, les notables se sont toujours servi de la religion pour marquer leur appartenance au peuple et se faire apprécier de celui-ci. Aujourd'hui encore, cela semble fonctionner sur une partie de la population.

Toujours est-il que, bien que je n'en parle jamais, j'ai fait mon catéchisme et eu droit au grand cirque des communions et confirmation, avec tout le merdier qui va avec. J'ai suivi tout ça d'un regard de plus en plus circonspect à mesure que les années passaient, pour finir par m'en désintéresser totalement. Durant mes dernières années bretonnes, mon esprit partait s'égarer ailleurs dés que je mettais les pieds dans une église, une habitude que j'ai gardée depuis et qui me permet d'assister aux mariages et enterrement sans fulminer contre la religion.

Petite, par contre, je n'ai pas toujours su ériger les barrières nécessaires contre les fables du curé. Comment l'aurais-je pu alors que toute mon attention était tournée vers mon imaginaire, et que ce dernier, peu mature, se nourrissait de tout ce qu'on y versait. Si rien dans ma famille ne m'incitait à prêter une valeur ou une attention particulière à ce qu'on me racontait au catéchisme, je nourrissait donc mes mondes intérieures de cet univers fantastique qui revêtait une telle importance qu'on devait l'enseigner à tous les enfants.

Le domaine des Lepage se trouve sur la commune de Bohars dont le curé, à l'époque, était plutôt conservateur. Sans en faire une obsession, il s'inquiétait profondément du salut des âmes des enfants qu'on lui confiait et manquait rarement une occasion de nous mettre en garde contre le pêché, évoquant des images terrifiante des souffrances qui attendait en enfer ceux qui y succombaient. Il ne s'en rendait probablement pas compte, mais ces images m'accompagnaient longtemps après les séances, monopolisant mon imagination, et me poursuivaient parfois tard dans la nuit, m'empêchant de trouver le sommeil.

Le père Jourdan prenait bien garde, sans nous noyer sous les concepts les plus complexes du dogme catholique, à ne pas nous orienter vers des croyances populaires qu'il aurait probablement qualifié de païennes. Ainsi, je suis certaine que ce n'est pas de lui que j'ai tiré l'idée que l'enfer se trouvait sous terre. Je me demande dans quelle lecture je suis allé chercher cette idée, mais le fait est que dans mon imaginaire, un lieu souterrain était né. C'était un lieu effrayant, dominé par les flammes et remplis des cris de souffrance des damnés et des grognements de créatures démoniaques. Mon imagination buttait sur l'apparence précise de ces êtres terrifiants, et bien plus encore sur la nature des tortures qu'ils pouvaient faire subir aux malheureux condamnés. Mais ce flou ne rendait l'idée de ce terrible endroit que plus effrayantes.

Cette image est devenue une peur récurrente de mon enfance. Du fait de la nature souterraine de mes enfers imaginaires, les caves, grottes, cavernes et autres lieux se trouvant en dessous de la surface de notre terre me paraissaient systématiquement suspects d'y conduire, ou au moins de s'en approcher dangereusement. Malgré les paroles rassurantes de ma mère et les encouragements de mon père, j'ai mis longtemps avec d'être capable de m'aventurer dans les caves de notre demeure sans être accompagnée.

Le point d'orgue de ma peur des enfers se situe vers la fin de ma huitième année. Feuilletant, comme je le faisait souvent, les ouvrages de peinture de ma mère (sa collection était déjà, à l'époque, impressionnante), je suis tombé sur un ouvrage que j'aurais du éviter. Impressionnée dés la couverture, je n'ai pourtant pu m'empêcher de l'ouvrir, et n'ai pu en détacher le regard qu'après en avoir parcouru chaque page. Des gravures médiévales à Salvador Dali, De Hans Memling à Gustave Doré en passant par Jheronimus Bosch, j'ai visité pendant près d'une heure les plus célèbres représentations infernales de l'histoire de l'art pictural. Cette expérience a laissé en moi une empreinte durable et a été, je pense, ce qui a enraciné ma peur de façon aussi solide dans mon imaginaire. Les créatures et tortures que je n'arrivait pas à imaginer ont soudain pris forme et texture, et ils étaient bien pires que ce à quoi mon imagination d'enfant m'avait préparée.

Aujourd'hui encore, longtemps après avoir surmontée mes terreurs enfantines, il m'arrive d'évoquer ces images avec inquiétude. alors que je vis dans un monde sans dieu et loin, aussi loin que faire se peut des religions, elles trouvent parfois un nouvel écho en moi. Chaque fois que mon regard se tourne vers l'actualité internationale et que je suis confrontée à des témoignages d'êtres humains qui ont subi la séquestration et la torture, les démons difformes de mon enfance refont surface. Toutes ces geôles qui parsèment cette planète et ou des gens sont privés de la lumière du jour comme de nourriture, ces geôles souterraines, bien souvent, comme si cela était une évidence, ces geôles ou la compassion reste assise à la porte tandis que l'humain torture les chaires de l'humain dans le secret de l'obscurité, toutes ces geôles m'apparaissent comme de lointains échos de mes enfers imaginaires et le temps d'un battement de cil, je redeviens la petite fille effrayée qui refermait un livre qu'elle n'aurait pas du ouvrir.

Drôle d'imagerie pour quelqu'un comme moi... Mais je suppose que rien ne peut vivre longtemps privé de ses racines, et que ces associations, aussi curieuses et déplacées qu'elles me paraissent, font partie de moi et me sont essentielles. Peut être même ont elle contribué à ancrer en moi ce dégoût de l'injustice qui a tant contribué à orienter ma vie et à lui donner un sens. Qui sait, peut être les sermons du père Jourdan font ils partie des fondations de mes engagements actuels. Après tout, les voies de l'esprit humain, comme celles de son foutu bon dieu, sont souvent impénétrables.

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Céline Lepage il y a 2 mois 3 semaines #32876

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La technologie est une chose formidable. Aujourd'hui, pour peu que vous trouviez une prise électrique de temps en temps, vous pouvez écrire et publier de presque n'importe ou. Passer la semaine à patauger dans la boue d'une ZAD paumée à respirer des gaz lacrymogènes pour rejoindre la capitale de week-end histoire de, pour changer, se faire gazer en milieu urbain, est un jeu d'enfant. Après ce genre de semaine, j'enchaîne généralement sur une douzaine d'heure de sommeil et un vrais repas, histoire de me retaper un peu avant de remettre ça. Mais malgré ce repos hebdomadaire, je dois avouer que je commence à me sentir crevée.

Il n'y a pas que ça, d'ailleurs. J'en ai tout simplement ras le bol. Ça m'arrive de temps en temps mais là, je dois avouer que le sentiment persiste. Marre des révoltés bas du front qui lancent des mouvements sociaux sans aucune conscience politique. Marre des syndicats qui les regardent avec un mélange de mépris et d'envie, tout en faisant tout pour que ça ne pète pas trop fort. Faudrait quand même pas déranger leurs promenades pépère Bastille-Nation ou saper leur fond de commerce en changeant véritablement les choses. Marre du vote de mes concitoyens. Bref, besoin d'air. Besoin de faire autre chose ailleurs.

Heureusement, Mika est un putain de génie quand il s'agit de plans improbables. Il a suffi que je lâche quelques mots sur mon ras le bol pour qu'il me sorte de nul part le numéro de téléphone d'un gars qui cherche un pigiste pour une série d'article sur les mouvements sociaux aux États Unis. Voyage offert, articles payés à la page et démerde toi pour le logement. Ça n'a pas grand chose d'un plan en or, mais dans le genre de médias pour lesquels je travaille les trois quarts du temps, les voyages tout frais payés sont rares. De toutes façons, les anars avaient inventé le couch surfing bien avant que ça ne devienne une mode, et je ne suis pas vraiment habituée au grand confort.

Direction Seattle, dans un premier temps, et on verra ce que ça donne. Si j'arrive à vendre quelques papiers à des médias plus mainstream, je devrais pouvoir prolonger mes vacances studieuses durant un bon moment. Rien qu'ici, il y a à faire. Les émeutes qui ont accompagné le sommet de l'OMC en 99 forment le mythe fondateur de la lutte altermondialiste. Pour la première fois, ici, des manifestants pacifiques ont réussi à bloquer un sommet international. Rien que ça, ça fait de Seattle un terrain de jeu formidable pour moi.

Mais je ne pense même pas commencer par là. Trop frais, trop récent. Avant toute chose, pour me ressourcer, j'ai besoin de ma dose de calme. La fraîcheur d'une salle de bibliothèque, l'odeur de la poussière et le bruit des pages des vieux journaux, voilà tout ce à quoi j'aspire pour mes premières semaines ici. Un vrais travail de journalisme historique, voilà qui me fera le plus grand bien.

la grève générale de Seattle, bien que n'ayant durée qu'une semaine et s'étant soldée par un échec, reste à bien des égards un modèle du genre. Dans la plus pure tradition anarcho-syndicaliste, les grévistes non seulement paralysent l'appareil capitaliste, mais s'approprient également l'outil de production. Ils organisent eux même le service minimal et la distribution de la nourriture tandis que des vétérans de l'armée les rejoignent pour organiser un service d'ordre non armé. De fait, il n'y aura aucune violence à déplorer. Cet état de fait, bien entendu, était inadmissible pour l'état capitaliste qui se dépêcha de mobiliser près de 3000 policiers supplémentaires et de déployer 950 marines armés de mitrailleuses dans la ville. Comme l'a très bien dit le maire de Seattle à l'époque : "La grève générale, comme elle fut appliquée à Seattle est en soi l'arme de la révolution, elle est d'autant plus dangereuse car elle est paisible". Que les travailleurs se révolte, passe encore, mais qu'il le fasse paisiblement et que leur révolte puisse être populaire, c'était inadmissible.

Il y a de travail pour une chouette série d'article, de l'analyse de l'influence supposée de la Russie à la vie quotidienne durant la grève en passant par le rôle de l'IWW, le tout éclairé par une perspective française. Ce sera d'autant plus pertinent que ce mouvement et l'IWW sont ce qui se fait de plus proche de syndicalisme français dans l'histoire des États Unis. Avec un peu de chances, je peux publier un ou deux articles généralistes sur un gros média de gauche et les brancher avec Lionel, qui finance mon voyage, pour qu'ils mettent un lien vers son web-journal d'extrême gauche. Ça lui rapporterait quelques lecteurs, et ça élargirait peut être l'horizon de quelques lecteurs bobo gauchos de la presse grand publique.

Perdue dans mes pensées, j'ai complètement perdu le fil de la compilation d'articles sur l'histoire sociale des États-Unis que j'avais chargé sur ma tablette. Je repose celle-ci et m'installe tant bien que mal sur le petit siège de classe éco pour m'abandonner au sommeil. A l'atterrissage m'attendent un canapé dans le petit deux pièces d'Emery, anar américain plus tout jeune déjà croisé dans des manifestation anti G8. Le gars est plutôt sympa et ne devrait à priori pas tenter de me sauter dessus. C'est toujours un plus de savoir qu'on ne finira pas la nuit dans la rue après un enchaînement coup de pied dans les couilles/fuite à toutes jambes... Malheureusement, la beaufitude et la culture du viol n'épargnent pas les milieux révolutionnaires. Du calme, du repos, des vieux bouquins et journaux et de longues après-midi studieuses, c'est tout ce que je demande. Je m'endors en rêvant à ce qui ressemble de plus en plus pour moi à des vacances idéales.

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